Le nouveau monde numérique -
Le cas des revues universitaires
Guylaine Beaudry * - Gérard Boismenu * - La Découverte (octobre 2002)

Le livre de Gérard Boismenu* et de Guylaine Beaudry* (Université de Montréal), publié en France à La Découverte, s'intéresse aux conditions sociales, économiques, culturelles et techniques qui permettront une transition réussie de l'édition papier à l'édition numérique.

Deux éléments participent à l’actualité de cette question :

- L’envolée des coûts d’accès aux revues pour les bibliothèques comme pour les particuliers. Cette envolée s’explique par l’évolution des charges liées à l’édition ; elle est aggravée par la situation d’oligopole de certains éditeurs commerciaux : (40 % des 6771 revues scientifiques aux Etats-Unis, rapport de 1 à 3 dans les tarifs pratiqués au Canada, hausse de 170 % pour les périodiques de l’Association of Research Libraries entre 1986 et 1998).

- Le souci de mieux exploiter les potentialités offertes par le numérique pour l’édition, la diffusion, l’indexation, le référencement, l’archivage des textes, la gestion des abonnements...
Les revues de " sciences dures " : MUSE, " 200 scholarly Journals in art and humanities, social sciences and mathematics ", ou Highwire pour les sciences et la médecine, ont exploré ces possibilités aux Etats-Unis. Elles ont démontré qu’Internet peut améliorer les conditions de diffusion dans un espace international sans limites, décupler l’intérêt d’un fond documentaire, et modifier de façon importante les conditions de travail des chercheurs :
http://highwire.stanford.edu/
http://muse.jhu.edu/
 

Les deux auteurs affirment la nécessité d’une démarche globale, permettant d’agir en phase avec l’évolution sociale (" le changement social ne se décrète pas "), de tenir compte des rapports de pouvoir au sein du monde scientifique, et des contraintes techniques liées à l’édition numérique.

Leurs propositions s’appuient sur une analyse lucide de la situation actuelle : selon eux, " la revue représente une forme institutionnelle, inscrite dans un complexe d'institutions et une communauté scientifique, faite de pratiques reconduites, sanctionnées, objectivées et légitimées par les usages ". Ils insistent sur le rôle des acteurs : celui de l’édition et celui des bibliothèques (dont ils font partie), celui du comité de lecture dans la sélection et dans la validation scientifique des articles…

Ils réfutent plusieurs préjugés fréquents à propos de l’édition numérique :

. " La gratuité a un coût " : la diffusion gratuite leur semble impossible, sauf à renoncer à la qualité actuelle, ou à dépendre totalement des fonds publics. Aujourd’hui, les revues sans but lucratif se financent grâce aux abonnements d’institutions, de particuliers, aux subventions publiques ; elles font souvent appel à des bénévoles. La publication numérique nécessite le recours à des techniques de pointe coûteuses en hommes, en matériels, en logiciels.

. La suppression du papier ne paraît pas souhaitable : elle ferait économiser environ 25 % des dépenses. Mais les frais liés à l’organisation, les coûts de préparation de la première copie seraient sensiblement les mêmes pour le numérique. Au contraire, le maintien du papier semble être une condition de réussite d’une " transition maîtrisée ".

. L’édition numérique ne supprime pas les délais de publication : ces délais tiennent plus aux agendas des membres des comités de lecture qu’au temps nécessaire à la circulation des textes.

Tout ceci les conduit à envisager un modèle économique nouveau, utilisant les opportunités apportées par la mise en réseau, mais en rupture avec la stratégie des oligopoles. Ils souhaitent la mise en place de structures offrant un bouquet de services numériques, afin de préserver l’indépendance éditoriale et limiter le morcellement actuel (en ce moment, au Canada, les 3/4 des revues sont produites par de petites structures, les 2/3 en France) et son aggravation possible par Internet. Ils passent en revue les choix techniques possibles (pdf, html, xml, xml-intégré), qu’ils font dépendre des objectifs poursuivis. Ils dressent l’inventaire des formes éventuelles de lecture à péage.

Au total, pour eux, cette transition, au terme de laquelle la version numérique sera considérée comme la première, ne peut qu’être progressive. Ils constatent qu’avant de franchir le Rubicon, les acteurs semblent vouloir profiter des avantages de deux systèmes. Et ils affirment que le maintien d’une version papier, le maintien des codes de l’édition traditionnelle constituent une des conditions de l’acclimatation réussie des revues numériques.

Ils ont participé à la création d’un portail numérique universitaire au Québec : le site http ://www.erudit.org héberge en ligne à Montréal 4 types de publications : 45 revues savantes ; des copies de livres ; de thèses en français, avec des résumés en anglais et en espagnol ; des prépublications (communications lors des colloques, conférences universitaires…). Un moyen de faire exister une recherche francophone, à côté de l’énorme toile anglo-saxonne.

Ouvrage important du fait de l'expérience professionnelle des auteurs, et pour la démarche globale qui guide leur analyse des mutations en cours.
La présentation des potentialités déjà exploitées dans les actuelles revues numériques aurait pu être davantage développée, à la place des modes de tarification. Il sera possible de compléter par l'ouvrage de Rolando Minuti, Internet et le métier d’historien, présenté dans la Chronique internet N° 378 : http://aphgcaen.free.fr/chronique/minuti.htm
Voir aussi les pages éditoriales de revues.org : http://apropos.revues.org/sommaire.html?id=9
et la mise en ligne prochaine d'une journée franco-italienne qui a eu lieu en novembre 2002 à l'ENS.

Présentation de l’ouvrage en ligne, avec introduction et table des matières :
http://www.pum.umontreal.ca/livres/fiches/2-7606-1840-4.html
http://www.iforum.umontreal.ca/Forum/ArchivesForum/2002-2003/021021/article1558.htm

Daniel Letouzey - 04/03/2003

*Guylaine Beaudry, directrice de la division Traitement de l’information des services informatiques de l’université de Montréal. Elle a coordonné la mise en place du site Cyberthèses http://cybertheses.org

Gérard Boismenu, professeur et directeur du département de science politique à l’université de Montréal ; directeur scientifique des Presses de Montréal.